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La Région sauvage - Film (2016)

Film de Amat Escalante Drame 1 h 39 min 15 mai 2016

Alejandra vit avec son mari Angel et leurs deux enfants dans une petite ville du Mexique. Le couple, en pleine crise, fait la rencontre de Veronica, jeune fille sans attache, qui leur fait découvrir une cabane au milieu des bois. Là, vivent deux chercheurs et la mystérieuse créature qu’ils étudient et dont le pouvoir, source de plaisir et de destruction, est irrésistible…

La Région sauvage - Film (2016)
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Le sexe. Objet de fascination comme de révulsion. Pourvoyeur de bien-être comme de violence, vecteur de vie comme de maladie (mais la vie n'est-elle pas elle-même une maladie ?). Celui qui émancipe en même temps qu'il assujettit, nous couronne de honte en même temps que de fierté. Le sexe, c'est cette préoccupation tentaculaire de notre société malade qui n'ose affronter le reflet de ses propres pulsions. Le sexe, c'est le sujet qu'Amate Escalante décide de prendre à bas-le-corps dans La Région Sauvage.

(Contient des spoilers)

Tout est sexuel.

Le sexe est partout. Dans les cours d'eaux qui ruissellent entre les cuisses humides d'une nature sauvage aux touffes d'herbes moites, dans les racines des arbres qui pénètrent la terre dans un assaut patient mais effronté. Tout est sensuel, aussi. Combien de plans, s'ouvrant sur de la nourriture en gros plan, nous rappellent à nos besoins primitifs, notre besoin de chair dans une autre partie de notre corps ? Angel, celui qui renonce à la viande, n'est-il pas celui qui se retrouve frustré dans sa sexualité ? Celui qui se refuse à assumer la cruauté inhérente au carnisme ne peut non plus porter le poids de ses propres fantasmes, dont la culpabilité l'habite pareillement. Et tandis que certains chassent les conquêtes comme le gibier, il ne peut accepter sa part obscure, prédatrice, impure.

Cependant, à travers son propre surmoi, c'est tout le prisme d'une société opprimée et oppressante que l'on devine. Il n'est pas besoin de dire les injonctions machistes à la virilité qui ont été déversées sur lui lorsque l'on assiste au spectacle évocateur de son dégoût de lui-même ou de ses rares échanges avec ses parents. Ses paroles un peu trop brusques, au contenu trop brutal, lorsqu'il s'agit d'évoquer l'homosexualité : on n'a de telle peur que de soi-même. Or, cette peur, c'est précisément d'elle que naît le monstre : dans la faille qu'elle dessine il est prêt à s'engouffrer, à glisser ses tentacules lubriques jusqu'à la destruction. If we can't restrain the beast which dwells inside, it will find its way somehow, somewhere in time.

La pieuvre. Figure emblématique du désir à l'état pur mais coupable, incarnation du sexe masculin décuplé, allongé, rendu plus agile mais surtout plus anonyme. La désincarnation restée chair, toujours vibrante, toujours vivace, toujours visqueuse, mais à laquelle on peut s'abandonner totalement en tant qu'objet sans avoir à affronter de regard humain. La pieuvre capable d'investir tous les orifices, d'arracher tous les gémissements. La pieuvre qui s'enroule autour des corps comme les cordes de kinbaku qui font la gloire d'Araki Nobuyoshi - influence avouée d'Escalante. La pieuvre dont la radiance sexuelle a depuis longtemps subjugué l'homme et l'art, du Possession de Zulawski aux estampes japonaises dont le hentai s'est libidineusement gavé, jusqu'à sa récente escale dans le Mademoiselle de Park Chan-Wook où sa seule apparition n'aura pas manqué de faire ricaner un public d'initiés.

La pieuvre, pourtant, c'est aussi la terreur, l'angoisse d'une présence dont les ramifications frémissantes nous échappent, et l'on n'aura pas attendu Spectre pour y voir le symbole d'une entité obscure et nébuleuse, ni Lovecraft pour en faire l'incarnation de la folie s'immisçant dans les cerveaux d'une race humaine tétanisée par son insondable grandeur. La figure du kraken guettant les navires audacieux a depuis longtemps hanté l'esprit et les cartes des marins, redoutant de voir les tentacules féroces briser le pont dans un craquement sec. Briser les résistances dans une jouissance humide. Car si la pieuvre est un emblème, c'est non seulement en raison de sa force évocatrice mais aussi - et surtout - du fait de son appropriation régulière et singulière dans l'art, qui bariole l'innocent mollusque des couleurs du sexe et de la mort, le pourpre du sang se mêlant aux fluides translucides.

Le sexe et la mort. Si souvent associés, au point d'avoir nourri des genres entiers tels que le giallo ou l'ero-guro. Cette dualité que résume la pieuvre, qui ne l'a ressentie en soi, rongé de l'intérieur par un désir qui se dresse effronté face à l'instinct de préservation ? Ce désir impérieux qui nous fait prendre tous les risques, quitte s'il le faut à y laisser la vie : car que vaut-elle vécue à tourner le dos à ses pulsions ? Oui, le sexe peut être un démon, ce qui nous consume, nous détruit, soit parce que l'on nie l'emprise de ses griffes sur nos reins, soit parce qu'on s'y laisse aller trop docilement. Il est l'appel d'un autre monde dans lequel ceux qui ne tiennent pas à celui-ci peuvent se laisser engloutir complètement. Et ainsi les personnages d'Escalante, subjugués par une puissance sexuelle qui les dépasse mais les fascine, reviennent, tels le papillon vers la flamme, vers la jouissance monstrueuse qui leur promet la mort. Juste. Un peu plus. De plaisir.

Du plaisir dans une société qui demeure puritaine, même si le film le fera rarement ressentir. Sans doute est-ce qu'il n'est pas besoin d'insister sur ce que tout le monde sait : le sexe est tabou, et dans ses non-dits, souvent nocif ou médiocre. C'est la liaison malsaine d'Angel qui, incapable d'assumer la nature de ses pulsions, les assouvit au plus proche qui lui procure une sécurité relative, quitte à décupler les dégâts par la suite. C'est la sexualité insatisfaite d'Alejandra, servie par un mari peu soucieux de son plaisir et interrompue dans ses caresses par ses responsabilités de mère de famille. C'est l'obsession de Veronica que l'hédonisme a vaincue, qui l'a rendue insensible à des attentes réalistes, incapable de frémir pour la banalité et n'ayant plus qu'un horizon d'éternelle incomplétude à projeter devant elle.

La pieuvre, incarnation d'une sexualité sans concession, semble avoir été convoquée ici par milles voix silencieuses, dans une concrétisation cathartique de leur frustration. Être la matérialisation d'un appel lancé par milles lèvres vaincues, rendues fébriles par le désir. Elle apparaît comme un sauveur, un messie peut-être ? Car, si elle a l'ambivalence des divinités polythéistes, elle met ses fidèles à l'épreuve tel le dieu abrahamique. Les voilà soumis à la tentation - livrés au mal ? Ceux qui ne survivent pas, après tout, sont ceux pour qui "c'est trop". Comme une apocalypse, la levée d'un voile sur une lumière à laquelle tous les yeux ne peuvent s'accoutumer. Et ce sont ceux qui vivent leur sexualité coupablement, ceux qui la teintent de honte, qui les premiers seront engloutis par ce Déluge orgasmique.

Et ainsi les corps, après s'être emmêlés, s'empilent. Nombreux, eux-mêmes rendus à l'anonymat et à la chair après s'être livrés à l'acte anonyme et charnel. Parmi eux, Angel, à l'homosexualité violemment refoulée, sera tout aussi violemment consumé. Fabian, qui assume son orientation, résiste un peu plus longtemps, mais sa liaison honteuse finit par avoir raison de lui. Veronica, à l'inverse, est celle qui pèche par insatiabilité : la chute est moins rapide mais tout aussi inévitable, et apparaît dès l'ouverture comme une fatalité. Seule Alejandra, qui n'a jamais vraiment réprimé ses instincts, mais a simplement subi la petitesse de sa vie sexuelle dans le silence, est celle qui est capable de ne pas se laisser dévorer par ses pulsions - mais pour combien de temps ?

De même, la présence de ses enfants, ceux-là même qui interrompaient ses caresses, jouant autour de la cabane où l'acte - profane ? sacré ? - a lieu, interroge. Alejandra néglige-t-elle son rôle de mère en s'abandonnant ainsi, dans une proximité dérangeante, au rituel lubrique ? Ou, au contraire, a-t-elle raison d'embrasser sa sexualité sans culpabilité, de ne pas l'enterrer dans un tabou excessif, sans pour autant en donner le spectacle - puisqu'après tout ses rejetons ne sont jamais confrontés pour autant. Doit-on y voir l'indice de sa défaillance, la raison mise à bas par l'addiction au plaisir, ou au contraire le signe de sa maturité ? Il semble bien, pourtant, que pour un temps du moins, elle soit ensorcelée, et devienne oublieuse de sa descendance comme du danger auquel elle s'expose.

Ce n'est en effet pas le masochisme qui attache les personnages à l'antre meurtrière de la pieuvre, car leur objectif premier, et le motif de leur jouissance, n'est pas la douleur : plutôt, c'est une soumission à la luxure si absolue qu'elle devient indifférente à la douleur, le plaisir saturant tous les sens. Saturant la raison. On y revient, à la pieuvre pourvoyeuse de folie sous la plume de Lovecraft. Pourtant, nul besoin de cette entité sexuelle supérieure pour pointer ce déchirement : n'y a-t-il pas, dans la liaison coupable d'Angel et Fabian, pareille marche vers l'auto-destruction ? Combien de couples se maintiennent désespérément en dépit des déchirures quotidiennes que tout esprit sain devrait vouloir fuir ? Combien se sont résignés à accepter conflit, défiance et jalousie comme des éléments acceptables de leurs relations amoureuses ?

Cette sexualité désincarnée de la pieuvre ne serait-elle pas finalement une libération en cela que ses seuls sévices sont physiques ? Certes, l'emprise sur l'esprit est redoutable, mais Veronica ment-elle véritablement lorsqu'elle dit que la pieuvre ne fait que du bien ? Après tout, qui croit en Dieu ne cesse pas ses prières lorsqu'il est mis à terre par le malheur. Il en est de même ici. Frappés par cette épiphanie que leurs sens ne peuvent pleinement appréhender, les initiés se passent le mot comme la bonne parole. N'est-ce pas en effet au spectacle d'une évangélisation qu'il nous est donné d'assister, Veronica prenant à cœur son prosélytisme, soucieuse de transmettre l'illumination ? Oui, c'est bien elle le messie, et la pieuvre le dieu.

Dieu ? Comme nous sommes tentés d'idôlatrer ce qui défie notre entendement ! Cependant, d'un point de vue pragmatique, la pieuvre est avant tout ici une présence extraterrestre, qui emprunte aux xénomorphes d'Alien leur physique racé et luisant. Pourtant, dans ces fantasmes de peuples stellaires, un refrain revient toujours : celui d'une intelligence plus développée, d'une civilisation plus sophistiquée, ou du moins d'une race plus adaptée à la survie. Toujours, percevoir l'insondable comme supérieur. Comme cette pieuvre qui, du fond de la cabane obscure où elle étend ses tentacules, "ne peut que se perfectionner". Sa redoutable primitivité sexuelle serait-elle alors l'enseignement d'une forme de vie plus avancée ? Qui semble juger futiles toutes les constructions de l'humanité et de ses sociétés, vaines distractions de la fonction primaire et biologique qui nous ramène à notre statut animal : le sexe, encore et toujours.

Ce sexe, pourtant, n'a pas fonction de reproduction. Là où les bêtes se retrouvent dans le cratère pour copuler dans une dérangeante orgie, les hommes ne semblent pas voir leurs instincts envers leurs semblables s'attiser : au contraire, une fois goûté à la suprême gourmandise, la saveur des rapports charnels s'est affadie, et la sexualité normale semble comme vidée de sa substance. La primordialité restaurée par la créature n'est donc pas celle de la perpétuation de l'espèce, mais celle du plaisir pur, dégagé de toute morale. Et c'est à l'humain, à l'humain exclusivement que s'adresse son véritable message - mais s'agit-il autant d'un message que d'un esclavage ? Comme le xénomorphe avait été conçu pour prédater notre espèce, cette pieuvre semble avoir pour vocation de se perfectionner en apprenant spécifiquement de l'Homme, quitte à le consumer par tous les orifices.

Ainsi, cette pieuvre n'est pas tant un don qu'une expérimentation, pas tant un sauveur qu'un chercheur. Elle se ressource à notre subconscient le plus sombre, et de là précisément surgit sa violence : car la sexualité frustrée ne mène-t-elle pas naturellement à la violence ? Pulsions refoulées, rejet viscéral de l'altérité, instincts prédateurs souillent la société de leurs mains griffues. Crimes passionnels, viols, actes de haines à l'encontre des orientations sexuelles marginalisées constellent de sang les rapports humains. Comment cette pieuvre, abreuvée à l'eau de notre libido, pourrait-elle se manifester autrement que comme une présence menaçante et cruelle ? Après tout, les démons que l'on n'affronte pas grandissent, jusqu'à nous dévorer. Are they themselves to blame, the misery, the pain? Didn't we let go, allowed it, let it grow? Pourtant, la pieuvre, entité de curiosité suprême, ne se préoccupe pas, elle, du genre ou des sentiments, futilités dans sa quête d'absolu sexuel.

Une sexualité sans sentiments, certes, mais qui ne manque pas d'accaparer le cœur de ceux qui passent entre ses tentacules. En eux se lit le déchirement : d'une part, un élan de compersion, alors qu'est transmise la bonne parole et offert à la créature une nouvelle proie de choix ; de l'autre, une amertume autodestructrice, une forme de jalousie qui ne découle pas d'une volonté de possession exclusive, mais qui ne nourrit malgré tout du regret d'être laissé pour compte, progressivement remplacé, en somme... moins aimé. Ce qui dévore Veronica semble autant le refus d'accepter la péremption de sa relation à la pieuvre que l'addiction physique que leurs unions ont construite. La rancœur de voir d'autres profiter de ce dont il ne lui est plus permis de jouir en sûreté la prive de toute issue heureuse. Ne serait-ce ainsi pas, au-delà de l'envie pure, car même vidée de toutes les autres émotions, la sexualité reste une affaire d'ego, et que trop grand est le besoin de se sentir privilégié, trop forte la croyance de pouvoir dépasser les augures funestes ?

Une sexualité qui ne se préoccupe pas du genre, certes, concept devenu absurde par essence une fois rétablie la primitivité du désir, mais une sexualité profondément masculine malgré tout. Elle reste une sexualité agressive, phallique, qui pénètre plus qu'elle ne caresse, l'envahissement de l'être toujours perçu comme Graal suprême de la jouissance. De même, le plaisir étalé à l'écran est largement féminin, car ce ne sont guère que Veronica et Alejandra que l'on aperçoit à l'intérieur de la cabane, une fois mise à part l'expérience d'Angel qui adopte cette fois un angle clairement horrifique. De même, si quelques images de rapports homosexuels se glissent dans le montage, ce sont les sexes féminins qui sont à l'honneur, dans des zooms et des travellings verticaux dont l'insistance laisse peu de doute sur les intentions de la réalisation...

Il semble donc demeurer, de ce point de vue, un soupçon de malhonnêteté : si l'on peut justifier cette approche par la volonté d'embrasser la problématique du plaisir féminin qui reste encore plus tabou dans notre société, encore plus démonisé dans la religion, on ne peut pas oublier non plus qu'il s'agit d'un regard d'homme sur le corps - et le sexe - de la femme. Nous sommes donc bien loin d'un film féministe - bien qu'il n'ait jamais prétendu le contraire - et il va sans dire qu'il est avant tout mis en scène pour un public gynosexuel. Notons cependant que l'œuvre ne verse pas dans des excès gratuits ou irritants, et que ses personnages féminins forts, qui dominent l'intrigue et prennent possession de leur sexualité, représentent une démarche plus qu'appréciable, surtout s'agissant de traiter d'un thème lubrique qui aurait pu si facilement donner lieu à une instrumentalisation voyeuse.

C'est que cette Région Sauvage, forte de son double-sens, désigne aussi bien les contrées perdues où la pieuvre a élu domicile que cette part de l'anatomie dont on parle trop ou pas assez mais rarement avec naturel, et qui reste perpétuel territoire à explorer et démystifier - particulièrement, donc, chez la femme. Comme déjà évoqué, cette analogie entre la nature et les sexes est omniprésente et transpire dans la mise en scène. Il y a cependant encore à creuser du côté du titre, avant de partir. The Untamed fut le choix pour le titre anglais, international. S'il semble plus générique, il procède là aussi d'une double désignation qui résume parfaitement l'essence du film : l'indompté, c'est certes cette présence tentaculaire et vénéneuse, mais plus globalement cet inconscient collectif, coupable, incapable de regarder ses pulsions en face, qui se concrétise en elle. Ainsi, que ce soit au niveau individuel ou sociétal, sur le plan physique ou psychologique, personnel ou générique, c'est elle, c'est bien elle, la sexualité, l'éternelle indomptée.

DyE - Fantasy