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M. - Film (2017)

Film de Sara Forestier Drame 1 h 40 min 15 novembre 2017

Mo est beau, charismatique, et a le goût de l'adrénaline. Il fait des courses clandestines. Lorsqu'il rencontre Lila, jeune fille bègue et timide, c'est le coup de foudre. Il va immédiatement la prendre sous son aile. Mais Lila est loin d'imaginer que Mo porte un secret ; Il ne sait pas lire.

M. - Film (2017)
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Les premières scènes de M ne font pas qu’opposer deux univers, elles opposent deux régimes d’images. D’un côté, le documentaire et ses plans pris sur le vif, ses personnes qui « jouent » leur propre rôle, de l’autre la fiction et ses bolides, son ambiance poisseuse, ses figures et ses codes. Ce que thématise le début de ce film, c’est bien l’opposition entre le Réel et le Cinéma, entre le vrai et les illusions, le fantasme. Le film reprend une situation typique des films pour adolescents : une jeune fille mal dans sa peau rencontre un personnage qui lui est apparemment supérieur (un Ryan Gosling-bis, taiseux, viril et protecteur) qui va réussir à l’extirper de sa bulle en lui faisant découvrir le monde. Mais dans M, l’idée absolument formidable du scénario est de très rapidement écorner l’image de Mo: il n’est pas un personnage de cinéma fantasmé, mais bien un être avec ses failles, ses faiblesses et ses secrets inavouables. Tout l’enjeu pour lui va alors d’endosser littéralement un rôle de metteur en scène, c’est-à-dire d’organiser l’espace de façon à faire « vrai » pour cacher et reléguer dans le hors-champ tout ce qui nuirait à l’illusion. Il doit maintenir cette fille dans un fantasme qui la rend aveugle aux défauts de l’individu réel.

Les scènes s’enchainent alors, de façon à évoquer la trame habituelle d’un film d’amour avec tous ses passages obligés : le premier rencard, la sortie au restaurant, la scène de sexe. Or, tous ces moments demandent à être mis en scène pour « sauver les apparences », à être préparés en amont pour que Lila y croit, comme un spectateur de cinéma totalement crédule. Des livres disposés à droite à gauche, une fausse agression, des lunettes qui n’étaient pas là juste avant… tout doit maintenir leur relation dans la sphère du rêve et non du Réel. Ce surplus d’informations que nous, spectateurs, avons sur Lila, qui ignore tout du stratagème de Mo, peut donner aux scènes une dimension comique. Pourtant, le génie du film est de trouver un équilibre parfait entre le sourire et la tristesse, la fausse légèreté et la gravité de ces moments qui confrontent, dans le cœur même de l’image, le vrai et le faux, le Réel et l’illusion, l’humour et le drame.

Avec le même postulat de départ, on voit bien comment des films auraient pu faire de cette histoire soit une comédie sympathique qui tire profit du côté ubuesque des situations, soit un mélo larmoyant et déprimant dans une veine faussement naturaliste. Le film emprunte une autre voie, plus belle et plus humaine. Je pense notamment à cette scène où Mo essaie d’apprendre à lire en compagnie de la jeune sœur. Au départ, la caméra semble nous inviter à rire de lui mais aussi de la langue et ses règles pas toujours fondées en raison. Mais très rapidement, ce rire se transforme en gêne, jusqu’au déchirement : l’émotion jaillit brusquement. Sara Forestier, en faisant durer la séquence, nous touche au cœur, car la culpabilité, la honte du personnage se comprend en miroir avec nos propres réactions face à une situation qui nous avait d’abord fait sourire. La violence fait irruption, cette violence symbolique, psychique, destructrice qui nait du sentiment d’humiliation. Une humiliation d’autant plus amèrement ressentie qu’elle trouve son origine dans l’impression de Mo d’être stupide, inadapté, bête, alors qu’en réalité, ce que nous voyons, c’est un être intelligent révélant ce qu’une langue peut avoir de contre-intuitif. Face à ce gouffre qui semble le séparer de la maitrise de la langue écrite, nous percevons toutes ces fissures intérieures qui menacent de le faire s’effondrer.

Ainsi, la beauté du film réside dans son exploration des fragilités humaines, de la vulnérabilité que nous essayons de masquer en nous réfugiant dans l’Idéal, la fiction, le mensonge. Le film détourne alors le topos de l’amour fusionnel avec une habilité et une intelligence rare. Généralement, les histoires d’amour au cinéma fondent leur poétique sur le mythe platonicien de la fusion parfaite de deux parties d’un même être originel. Chaque personnage trouve en l’autre sa part manquante : le bégaiement de Lila symbolise cette recherche d’un équilibre qui passe par la découverte en l’Autre de ce qui lui manque. La voix pour Lila, l’écriture pour Mo, tous deux vont s’accomplir dans la fusion amoureuse, les défauts de chacun étant chassés par les qualités de l’autre. Cette réciprocité dans l’amour suppose donc une entraide mutuelle, et donne à chacun des deux personnages le rôle d’un Sauveur. Or le film va contre cette logique car si Lila arrive à retrouver vite gout à la vie et à s’ouvrir au monde grâce à Mo, ce n’est pas le cas pour lui.

Le film retarde au maximum le moment où il pourra être sauvé par la grâce de l’être aimé. Pour cette raison, toutes les scènes entre les deux personnages, qui sont censées symboliser le retranchement de la passion dans une bulle protectrice à l’écart d’un Réel décevant, ne sont jamais totalement réellement hors du temps. Ce ne sont pas des instants d’éternité, d’éblouissement, d’illumination malgré le fait que le film reprenne les codes visuels propres à ce type de séquences (la musique, le confinement spatial, les ébats passionnés). Car en réalité, sur les bords, guettent les ténèbres.

D’où ce coté très nocturne du film, ce romantisme noir et fiévreux qui imprègne l’image, associé à ces prises de vue très tactiles, cette caméra presque charnelle qui dévore les corps, les consume tout autant qu’elle les magnifie. Mais aussi ce jeu avec les codes de l’imaginaire amoureux, notamment lorsque la réalisatrice recourt à des plans plus larges, qui sont comme des vignettes détournées de contes de fée. Mais cette princesse qui vit dans sa tour, et que le prince viendra libérer, est ici une fille à la situation familiale compliquée, dont la tour est un appartement vétuste, tandis que le cheval du prince est une voiture, ses joutes sont des courses dangereuses dans les milieux mafieux, et le trône, un hamac agité au gré du vent.

Au fond, je vois dans cette relation amoureuse la rencontre de deux étoiles murées dans leur solitude, et qui, par l’attraction amoureuse, vont essayer de graviter ensemble dans l’espace idéal et parfait de l’Amour. Or, en réalité, elles réagissent de façon diamétralement opposées : l’une va d’avantage s’illuminer jusqu’à chercher à rayonner sur le monde (par les cafés littéraires, la poésie), là où l’autre s’éteint petit à petit et finit par dériver, jusqu’à l'implosion. D’un côté un individu projeté au-delà de soi-même grâce à l’être aimé, et de l’autre un individu précipité toujours plus profondément dans sa solitude, jusqu’à ne plus avoir que la folie comme échappatoire. Cette trajectoire fatale, tragique de Mo, détourne le film de toutes les histoires d’amour habituelles. Pour cette raison, le happy end final peut paraître un peu forcé, comme si le film, malgré tout, n’assumait pas jusqu’au bout la noirceur du chemin qu’il avait décidé d’emprunter.

Je crois n’avoir que très rarement vu un film aussi bien filmer le sentiment de honte au cinéma. Et cette réussite passe déjà par la qualité de l’interprétation générale, Redouanne Harjane fait corps avec son personnage, au point que toutes les scènes qui auraient pu paraître clichées, comme celle qui donne des explications psychologiques à son mal-être, deviennent en réalité de pures scènes de tragédies. Cette réussite doit aussi au fait que Mo soit réellement individualisé, singularisé, et non pas le représentant d’un groupe social. Il aurait en effet été facile de faire un film au sous-texte social assez clair : d’un côté ce jeune analphabète qui symbolise toute une jeunesse issus de l’immigration en difficulté scolaire, de l’autre une fille blanche au parcours scolaire irréprochable mais à qui il manque ce feu intérieur qui donne réellement le sentiment d’être vivant.

Le film aurait pu jouer sur ce fantasme de la fille qui se prend de passion pour le bad guy protecteur et violent, mais dont la virilité serait in fine perçue comme une façade cherchant à masquer la vérité d’un être au grand cœur, sensible. Elle aurait alors le privilège d’accéder à ce qu’il est intimement. Mais l’œuvre n’est pas totalement ça, car il fait exister les personnages à l’écart des stéréotypes. S’il y a un indéniable jeu avec les codes et les clichés dans le film, les personnages ne se réduisent pas pour autant à leur fonction symbolique, car leur humanité transpire à chaque instant. Si Mo parait si humain, c’est que la honte qu’il ressent est bien le moteur du film. Car, à bien y réfléchir, l’intérêt des scènes ne se trouve pas dans le « suspense » qui pourrait s’instaurer quant au moment de la révélation du handicap de Mo. On n’est pas réellement inquiété par la possible découverte de ce mensonge, car on se doute bien que Sara ne le répudiera pas pour ça, et qu’elle l’aidera au contraire à surmonter ce problème.

Si le film nous happe, c’est parce que le cœur de chaque scène nous fait entendre les palpitations de ce sentiment de honte, sa puissance démesurée qui refuse catégoriquement de se révéler aux autres. Ce ne sont pas les conséquences qui font craindre le pire, mais le simple processus d’extériorisation. La folie de ce sentiment, c’est finalement d’être en grande partie infondée, d’être de l’ordre de la paranoïa, et le film saisit à la perfection cet aspect-là, cette douleur insurmontable qui empêche d’exister pleinement, qui se mue en agressivité, en bestialité pour se protéger.

Au bout du compte, le film suppose que l’Amour véritable ne peut faire surface qu’une fois que chacun aura reconnu l’autre dans sa fragilité et sa vulnérabilité. La dernière scène fait alors directement écho à la première. M prend la parole là où Sara, au début du film, n’y arrivait pas : l’entraide mutuelle, le point d’équilibre entre les deux a été atteint. Cette mise en regard des deux scènes donne au récit en caractère circulaire : l’amour n’est plus vécu dans une bulle à l’écart du monde, comme dans certaines scènes mais a désormais les proportions du film et donc du monde. Tous deux vont pouvoir l’exprimer sans crainte et sans peur, dans la confiance et la passion d’un sentiment enfin pur. Un remarquable premier film, et une histoire d’amour rare et touchante comme on aimerait en voir plus souvent au cinéma.